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BRASILIA, OU L'UTOPIE D'UNE CAPITALE

 

par Quentin Suel, pour UNIDOS

Lorsque vous pensez à Brasilia, peut-être avez-vous comme moi en tête les images de L’homme de Rio et de Jean-Paul Belmondo? Il court au milieu de bâtiment futuristes et d’artères clairsemées, ses pas raisonnent sous les arcades du Palais du Planalto et dans son impeccable veste de smoking blanche il tente d’échapper à ses assaillants en se roulant dans la terre rouge d’un chantier de construction.

Cette image de la capitale brésilienne vous l’avez peut-être par d’autres biais, vous l’avez peut-être plus précise, plus nuancée. Mais dans tous les cas elle est loin, très loin de celles de avenues grouillantes de Sao Paulo, de la canopée de la forêt amazonienne, de la silhouette du pain de sucre ou de ces fameuses filles d’Ipanema.

Avec Una noche en latinoamerica, vous le savez nous aimons vous raconter des histoires. En 2021 nous continuerons à le faire, mais plus longuement que nous le faisions jusque là. Alors au cours des prochaines 30 minutes, embarquez avec nous dans l’avion Brasilia à la découverte d’une ville unique… disons plutôt singulière. Rêve Brésilien de longue date, pensée par ses créateurs idéalistes, Brasilia est le fruit d’une histoire culturelle, politique, administrative et géographique. C’est une utopie donc qui est devenue réalité, ou plutôt qui se confronte, depuis 60 ans à la réalité.


Brasilia ou l’utopie d’une capitale.


Au départ, il y a un élan, très simple. Celui que l’on a tous déjà eu : tracer une croix. Tracer une croix sur une carte, dans la marge d’un livre, dans un jeu des 7 erreurs, une croix pour se dire « ah voilà c’est ici ». La croix qui nous intéresse aujourd’hui est celle que Lucio Costa a placé sur un plan du Brésil, sur un haut plateau de l’arrière pays aux confins du Minas Gerais et du Goais. Nous sommes en 1956 et Lucio Costa participe à l’appel à projet de son président fraîchement élu, Juscelino Kubitschek. Maintenant qu’il a placé cette croix à l’endroit désigné par les autorités pour construire la nouvelle capitale du Brésil, il doit établir son plan pilote de la ville selon la formule retenue. Alors au final pourquoi pas ? Pourquoi pas partir de cette croix pour articuler la ville autour de deux axes principaux qui se croiseraient en son coeur ?

Il y a l’épine dorsale, l’axe monumental qui s’étire d’est en ouest pour se perdre dans les profondeurs du lago paranoa qui enlace Brasilia de ses bras translucides. On y trouve lieux de cultes, parcs immenses, un stade de 70 000 places nommé d’après le fantasque footballeur Garrincha et surtout la place des 3 pouvoirs qui coiffe le morceau d’artère où se bousculent les barres abritant les ministères.
Ensuite il y a le deuxième bâton de cette croix, incurvé cette fois-ci, qui vient croiser l’axe monumental et déployer le longs de ses immenses voies de circulation les quartiers d’habitation.

En mars 1957, c’est ce projet  qui trouvera les faveurs des décideurs. Et très rapidement la croix laissera place à l’avion, image infiniment plus porteuse de métaphores: le pays s’envole vers de nouveaux cieux politiques, économiques et sociaux guidé en premier lieu par son plan pilote.

Comme je vous le disais en début d’émission, Brasilia ce ne sont pas que de belles métaphores et des plans pour les beaux yeux du président. Brasilia est le fruit du brésil, son désir à un instant t de faire face à l’histoire.


Alors il y a d’abord l’histoire justement, celle qui vit des répercutions des évènements qui se déroulent en Europe. En 1807, le Portugal est tiraillé entre son alliance avec l’Angleterre et les menaces de guerre de l’Empire Français si la dite alliance devait subsister. Napoléon n’étant pas spécialement connu pour sa capacité à arrondir les angles, le transfert de la famille royale portugaise pour le Brésil est très vite décidée. La colonie devient donc de fait la métropole Portugaise avec l’installation pour 12 ans du Prince Pedro Alcantara et des siens. Et c’est dans ce moment de crise, avec toujours ce vent de menace militaire, qu’est abordé le sujet du déplacement de la capitale qui est alors Rio de Janeiro. Les côtes étant exposées aux invasions par la mer, le centre du pays semble plus approprié à l’installation de la famille royale.


Durant les 150 années suivantes, nombre de projets seront pensés par les gouvernants en place et l’un des fils conducteurs est justement cette idée de centre du pays. La géographie urbaine du Brésil est principalement axée sur son littoral où se sont développés depuis l’arrivée des colons en 1500 de grandes villes telles que Rio ou Sao Paulo, mais également Salavador, Recife ou Fortaleza. L’idée est donc de placer le cœur névralgique du pays, en son cœur justement afin de contrôler l’économie et la vie du pays de manière centrale.
L’autre fil conducteur se trace au gré des apparitions successives de projets de déménagement à des moments de crise. Laurent Vidal est professeur d’Histoire à l’université de La Rochelle, membre de l’Institut Historique et Géographique Brésilien et c’est encore lui qui en parle le mieux.

Au début de l’année 1956 Juscelino Kubitschek accède à la présidence du Brésil  pour un mandat de 5 ans et l’on peut dire cette élection est la rencontre de trois trajectoires. La première est la crise politique : l’arrivée du nouveau président intervient deux ans après le suicide de l’ancien chef de l’état Getulio Vargas embourbé dans des scandales de corruption, laissant le pays dans un marasme politique que d’aucun préssentait comme le terreau d’un coup d’état. La deuxième est celle du politicien Juscelino Kubitschek, médecin de formation puis tour à tour maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais, il se présente aux élections présidentielles de 1956  avec un programme de centre-droit, plutôt keynesien. 


« La caractérisation du Brésil comme pays essentiellement agricole, nous explique Juscelino Kubitschek en 1962 dans son ouvrage A marcha so amanhecer, la caractérisation du Brésil comme pays essentiellement agricole ne s'ajustait plus à notre réalité économique (...). Si une tradition séculaire définissait le Brésil comme fournisseur de matières premières, il était du devoir de ses citoyens de modifier cette situation d'infériorité. Nous étions certes producteurs de biens primaires, mais non pas en raison d'une vocation héréditaire irrémédiable. »


Il compte  poser les pierres d’un capitalisme national fort et doper l’économie avec d’importants investissements. Pour sa campagne, et il sera pionnier en la matière, il s’entoure de conseillers en communication et fait appel à des sondages d’opinion qui eux sont peu flatteurs : son programme ne suscite guerre l’intérêt. C’est là qu’entre en scène le 3ème fil conducteur, celui d’un projet vieux de 150 ans.


Juscelino Kubitshek est élu et lance immédiatement le concours remporté par Lucio Costa. Et au delà du plan pilote, des traits de la ville, c’est surtout la conception de la vie de la capitale qui emporte l’adhésion. 


« Le centre administratif ne pouvait être absorbé par la ville, nous dit l’urbaniste en 1973 pour la Revista  de Arquitetura, Panajamento et Construçao, Le centre administratif ne pouvait être absorbé par la ville, de ce fait, la composition urbanistique fut poussée à l’extrême; la localisation de la Place des Trois Pouvoirs à l’extrémité permettait qu’elle demeure toujours une place, où les Trois Pouvoirs de la démocratie sont offerts au peuple, comme la paume ouverte d’une main dont le bras serait l’Esplanade des Ministères. [...] Une autre caractéristique est la convergence des routes dans le centre, au cœur de la ville, de telle manière que les voyageurs n’aient pas besoin de se déplacer de la périphérie vers le système routier du centre. [...] La troisième caractéristique fut l’innovation représentée par les quadras, définies comme aires de voisinage, dans lesquelles les habitants doivent être en parfaite sécurité et se sentir déconnectés de la zone urbaine. Pour ce faire, les quadras seront densément arborées, de manière à leur donner un aspect complètement différent de la ville. [...] La ville fut conçue pour exprimer l’entrée du Brésil dans une nouvelle phase de son histoire, celle d’un Brésil entièrement tourné vers le futur »

Ces quadras se déploient le long de l’axe résidentiel et sont pensées pour accueillir les 500 000 habitants de la capitale. Elles suivent les idéaux socialistes de Lucio Costa et sont pensées pour la mixité, les hauts fonctionnaire pouvant côtoyer les ouvriers dans le même immeuble, fréquenter les mêmes lieux de culture, ou encore se retrouver dans les commerces. Carolina est Brésilienne, elle est né et a grandi dans une de ces quadras, elle nous raconte.

Ces quadras nous feraient penser, nous européens, à ces bloques de béton imposants qui ont fleuri partout en URSS au XXème siècle puis en France et d’autres pays occidentaux dans les banlieues dortoirs à partir des années 50.
L’architecture de l’axe monumental fait lui les plus belles cartes postales de la ville. Coupole renversée ou posée bien à plat, lignes qui s’élancent vers le ciel ou arches à la géométrie indescriptibles, le tout dans un blanc immaculé. Oscar Niemeyer est l’architecte des de cet environnement visuel où la vie politique du pays se joue, de la place des trois pouvoirs. Il est le penseur du congrès national, du palais présidentiel, du tribunal suprême fédéral, mais aussi de nombres de ministères, de la cathédrale, de sièges d’administration et j’en passe. Il s’inscrit dans ce mouvement de l’architecture moderne qui est à l’époque une des vitrines du communisme : il suffit que vous voyiez l’un de ces bâtiments, c’est comme voir une faucille et un marteau, on sait qui est derrière. Il fait du projet Brasilia, avec Lucio Costa, le terrain de son expression, de la façon dont nous voyions le futur dans les années 50.

En 1957 les travaux commencent, JK promet 50 ans de progrès en 5 ans et il lui en faudra un peu moins pour inaugurer la ville en grandes pompes 21 avril 1960 et commencer à déménager les administrations et donc les fonctionnaires qui sont eux plus ou moins volontaires. Ce qui dans les faits ne changera pas grand-chose puisqu’ils n’avaient pas le choix.

Construire une ville, qui plus est une capitale au projet si ambitieux, en si peu de temps n’est pas sans conséquence.

Beaucoup de campements se sont retrouvés dans une ville que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Taguatinga et qui se trouve directement à l’ouest de Brasilia. C’est celui qui a concentré les ouvriers et quiles aura des fonctionnaires avant même qu’ils puissent se rencontrer. Par la suite nombre de villes satellites se développeront aux abords de la ville puis aux abords du district fédéral, reléguant toujours plus loin de la ville et des infrastructures ceux qui viennent y  trouver l’eldorado.


Tenez, arrêtons nous sur Ceilandia, ville satellite qui se trouve elle juste à côté de Taguatinga. Son nom vient de CEI, C-E-I en portugais Campanha de Erradicaçao de Invasoes, la Campagne d’éradication des invasions. A l’aube des années 1970, le gouverneur du district fédéral fait face à des regroupements d’habitations illégales de près de 80 000 personnes. Il décide alors de faire sortir une ville de terre, Ceilandia, en très peu de temps pour  que ces personnes trouvent logement. Le plan de ville, rectiligne, ressemble à des chevrons imbriqués et Oscar Niemeyer dessine même quelques bâtiments de la ville. Si les villes satellites nées avant Brasilia ne faisaient pas partie des plans des autorités, celles nées après ne sont pas non plus conçues dans la sérénité : l’installation de la population dans la ville est chaotique. Elle se fait dans la poussière et la boue, sans éclairage publique ni eau courante et l’absence de drainage des eaux de pluies entraînent des inondations aussi soudaines que dévastatrices. Aujourd’hui Ceilandia est le fruit de sa courte histoire, une ville à la marge dont la population est pourtant plus importante que celle du plan pilote, une ville où le taux de criminalité est particulièrement haut.


A l’opposé de Ceilandia, il y a les berges tranquilles du lago paranoa, le lac artificiel qui épouse le plan pilote sur son flanc est. Lassée de la vie des quadras, des artères interminables de la ville, du plan pilote, la bourgeoisie a transgressé et s’est installée dans des maisons aux jardins arborées sur les contours du lac, elle se retrouve dans les clubs fermés avec vue sur les eaux bleus dans lesquelles se reflètent au loin les lignes de Costa et Niemeyer.

Deux mondes se font face par capitale interposée, les idéaux de ses fondateurs n’auront que très peu subsisté si tant est qu’ils aient existé.

En 1987, Brasilia est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. A cette occasion Lucio Costa est invité à revenir sur les première décennies de la capitale. Son constat est forcément nuancé et il aura une phrase limpide qui pourra servir de conclusion à cet épisode : « Au final la vie aura été plus forte que la ville ».


C’était Una Noche en Latinoamerica, une émission proposée par l’association Unidos en partenariat avec Torre latino et Radio campus. A l’écriture, la narration et la production : Quentin Suel. Merci à Laurent Vidal, professeur d’université à l’université de la Rochelle et à Carolina native de Brasilia pour leurs précieux témoignages.


Sources et musiques :

  • Gaël Faye et Flavia Coelho : Ballade Brésilienne

  • Baden e Vinicius – Une séléction de morceaux de l’album Os Afro Sambas

 

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