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#1 AU CENTRE DE CULTURE POPULAIRE DE LA PAZ

Bonjour à toutes et à tous,

je m’appelle Claudia Royo, je suis la responsable de l’éducation à la fondation Centre de Culture populaire qui est situé à la Paz, en Bolivie, Amérique du sud.

La fondation du centre de culture populaire travaille depuis maintenant 40 ans dans les zones en périphéries de la ville de la Paz.

On travaille en particulier dans la banlieue qui est située au nord-est de la ville. La Paz est une ville de montagnes. Ce que l’on appelle les « laderas » sont situées dans les reliefs de ces montagnes. Il y a beaucoup de personnes qui habitent dans ces endroits et c’est pourquoi il est stratégique d’y réaliser le travail que nous faisons.

Nous nous basons, au sein de l’association, sur un esprit d’organisation, d’autogestion et de leadership des femmes dans ces secteurs périphériques et dans d’autres.


Ce qui a motivé la création de la fondation du centre de culture populaire, c’est le contexte d’un gouvernement post dictature dans lequel nous vivons. La dictature s’est terminée il n’y a pas si longtemps, en 1978.

Nous sommes sortis de cette dictature et sommes entrés dans un système certes démocratique, mais très instable.

A la fin des années 70 début des années 80, la Bolivie a souffert d’une crise qui a engendré une grosse inflation. La Bolivie a connu une importante dévaluation de la monnaie et des pénuries alimentaires.

La zone périphérique dans laquelle nous travaillons qui n’était à l’époque pas aussi grande, était occupée par la migration intérieure. Les personnes arrivaient de l’alti-plano ou des zones subtropicales du pays. Cette migration interne y a composé un tissu social assez hétérogène mais avec quelque chose en commun. Les migrants étaient et sont encore des gens qui, en majorité, ont peu de ressources.

C’est donc dans ce contexte de post-dictature, avec une inflation et un taux de pauvreté très haut que l’on a recherché une manière de garantir un accès aux aliments aux familles coincées dans ces banlieues. 

C’est comme cela qu’est née l’initiative de création de groupes de mères ou simplement de femmes organisées.

Les crises politiques, les crises qui touchent les secteurs sociaux et économiques ont beaucoup impacté le travail que nous faisons.

Quand nous parlons de sécurité alimentaire nous insistons sur le fait que c’est une question fondamentale. Pendant les temps de crise, la fondation a joué un rôle clé pour garantir les aliments aux familles qui ont peu de ressources.


Nous travaillons avec à peu près 28... entre 28 et 30 centres de femmes et la majorité d'entre elles sont mères, sont grands-mères. L'essentiel de la population avec laquelle nous travaillons oscille entre 30 et 50 ans, il y a des plus jeunes évidemment et des femmes plus âgées. L'objectif de ces groupes de femmes, c'est justement qu'elles puissent acquérir les aliments de première nécessité lesquels s'obtiennent au moyen de leur auto-gestion et de leur capacité à s'organiser. Nous administrons un système basé sur une économie solidaire par lequel les femmes constituent le capital du groupe en déposant de l'argent chaque semaine pour les achats des aliments tout au long de l'année. Ces groupes comptent en moyenne entre 25 et 30 femmes. Ce qui fait qu'au total, elles sont à peu près 600 à 700 femmes réparties dans les 28 à 30 groupes que nous avons chaque année. C'est donc un système très dynamique parce que chaque année, de nouvelles femmes arrivent et d'autres repartent, c'est une dynamique avec beaucoup d'aller et retours. Il y a beaucoup de mouvements dans ces groupes de femmes. C'est ce qui rend le travail intéressant. Cela fait partie de notre stratégie car ça nous permet de toucher le plus de personnes possibles, c'est une partie fondamentale et essentielle du travail de la fondation.


Nous sommes passées à une nouvelle étape et nous voulons garantir la qualité des aliments. Donc nous avons commencé à voir qu’il était important que ces familles puissent accéder à une production biologique. Cela nous a aussi permis de pouvoir travailler avec des producteurs et productrices bio en créant par exemple une plateforme entre producteurs et consommatrices. Il y a un dialogue entre les deux acteurs. C’est un processus très intéressant qui nous permet de respecter le droit à la sécurité et la souveraineté alimentaire. Les consommatrices dans ce cas, peuvent négocier, peuvent s’informer et, à partir de leur vécu et de leur expérience, exprimer leurs besoins aux producteurs et productrices.  Et, de la même manière, les productrices et producteurs ont pu eux-mêmes nous aider à informer les femmes sur l’importance de consommer bio. Travailler avec les producteurs nous permet aussi d’organiser des marchés biologiques tous les deux mois. Ces marchés que nous réalisons dans ces zones périurbaines, ne sont pas les seuls qui existent.  En ville il y a des marchés similaires mieux organisés dans des lieux habités pas les classes moyennes et classes supérieures. Or nous ce qui nous intéresse est de toucher la population qui souvent n’a pas l’information ou en a un accès limité. Il s’est créé tout un imaginaire autour de l’alimentation et l’agriculture biologique qui serait réservée à une élite. Nous considérons que cette production qui est synonyme de santé, de bien être, d’une alimentation de qualité peut être accessible aux classes populaires. Il faut démystifier ces croyances autour de la consommation bio et créer de nouvelles habitudes.

Nous avons aussi un programme dédié au travail autour de la petite enfance pour les enfants de zéro à cinq ans. Nous savons que cette étape de l’enfance est la plus importante en terme de développement. Nous avons aussi une salle de psychomotricité qui nous permet de travailler la stimulation depuis la grossesse et de travailler avec les filles et les garçons pour améliorer leurs capacités. C’est dans notre logique de travailler en lien avec les papas et les mamas et toutes les personnes qui prennent soin des enfants. Nous proposons le service gratuitement, il n’est pas exclusivement ouvert aux femmes et mères membres des groupes de la fondation mais aussi pour la population qui en ressent le besoin. Nous avons beaucoup de papas et de mamans qui ne font pas partie des groupes qui amènent leurs enfants dans nos salles de psychomotricité. Nous obtenons de bons résultats. Cela nous aide à travailler sur le thème de l’alimentation et de la nutrition et c’est aussi un espace où nous abordons le droit des filles et des garçons ainsi que la prévention des violences que nous travaillons aussi avec les femmes. Nous promouvons le respect pour les filles et les garçons ainsi qu’entre les femmes.

Si les femmes travaillent unies, comme elles le font déjà, mais qu’en plus elles commencent à construire, à proposer, à générer des idées et réaliser des actions, cela va leur ouvrir des chemins pour elles et pour les générations futures.

Alors nous essayons toujours de promouvoir le plein exercice de leurs droits, principalement le droit des femmes et les droits des filles.


Aussi, en 2019 nous avons mené une nouvelle action. Nous avons formé une troupe de théâtre avec un groupe de femmes de la fondation. Pendant trois mois, nous avons travaillé sur la mise en scène et mené des ateliers de formation théâtrale. Le résultat a été une pièce de théâtre appelée Amartelo qui parle des différentes thématiques  qui émergent des expériences de ces femmes. On a parlé de maternité, de migration, de mariage, des enfants, des relations de couple et évidemment de violence. C’est une pièce que nous avons présentée l’an passé. C’est une pièce qui sensibilise d’une manière très forte. Les femmes qui ont eu l’opportunité de la voir se sont fortement identifiées. La pièce transmet un message très fort sur l’empowerment des femmes et sur l’importance de se valoriser en tant que femme.

C’est un petit résumé de l’ensemble de nos actions qui nous permettent de transformer un peu la vie de chacune des personnes et des femmes qui font partie de nos groupes.


Quelle est mon utopie ?… Ce que j’espère c’est qu’un jour, toutes et tous puissions exercer nos droits pleinement. Et cela dans une société solidaire, empathique, juste et équitable pour toutes et tous.

Sources et références : 

  • Un violador en tu camino du collectif las tesis

  • Vivir Quintana - Canción sin miedo ft. El Palomar

 

#2 PORTRAITS DE FEMMES EN LUTTE

Pour cette deuxième émission, vous entendrez 4 femmes, boliviennes ou chiliennes, qui se revendiquent toutes féministes dès lors qu’on ne leur impose pas une vision unique du féminisme. Dans ces 4 témoignages, il sera question du mouvement pan y rosas, il sera question de lutte contre les violences de genre et de la rue comme espace public d’expression et de lutte.

Paulina y Alejandra, que nous entendrons en premier, ont été ou sont toutes les deux impliquées dans des mouvements universitaires au Chili.

Paulina

Je m’appelle Paulina, j’ai 29 ans, je suis féministe depuis à peu près 6 ans en constante transformation. Comme vous le savez il n’y a pas qu’un seul féminisme, il y a plein de manières de vivre le féminisme. Je suis du nord du Chili mais quand j’avais 19 ans, il y’a 10 ans, je suis partie étudier à l’université de Valparaiso, j’y ai connu le féminisme. Je me suis engagée pour les thématiques étudiantes principalement. Dans les années 2008 il y’a eu d’importants mouvements étudiants. Ils remettaient en question le modele educatif de notre pays.
A travers de ces manifestations des réformes ont été possibles amenant certains chagements. Cependant, la structure même répond au modèle néolibéral du pays. Elle n’y échappe pas et répond aux lois du marché qui la régule toujours. A partir de la j’ai commencé à travailler dans une vocalia, qui est une organisation plus ou moins autonome d’étudiants, dans la quelle nous avons commencé à travailler sur les problématiques de genre, de diversité sexuelle ainsi que sur des protocoles étudiants. On a déclenché une discussion autour de la création notamment de protocoles contre la violence de genre. Je suis sortie de l’université et à peu près deux ans après, les grandes manifestations ont permis leur mise en place pour lutter contre la violence envers les femmes et minorités sexuelles.

Alejandra

Bonjour mon nom est Alexandra Decap, je suis étudiante en langues à l’université du Chili. Je milite au sein de Pan y Rosas Teresa Flores, une organisation féministe socialiste Chilienne. Je suis aussi éditrice de la revue Ideas Socialistas. J’ai commencé à militer au sein de Pan y Rosas en 2011, une année où il y a eu un soulèvement étudiant important au Chili. Mon expérience politique dans le mouvement étudiant m’a amenée à m’investir davantage, en particulier face aux problématiques bureaucratiques du mouvement étudiant et en réponse à un besoin de m’engager politiquement. J’ai donc rencontré Pan y Rosas comme un mouvement qui faisait sens pour moi en tant que féministe socialiste. Pan y Rosas au Chili est une organisation qui nait en 2010. Le point de départ a été de soulever les problématiques de genre et lutter contre le harcèlement et les abus sexuels à l’université, puis le droit à l’avortement. Au fur et à mesure, différentes luttes politiques se sont développées en lien avec le potentiel des femmes à s’organiser pour changer les conditions actuelles d’existence et de relations humaines. C’est pourquoi c’est un féminisme qui s’oppose fermement au capitalisme et au patriarcat en les considérant comme un écosystème d’oppression et d’exploitation. Dans les universités, Pan y Rosas fonctionne principalement comme un collectif, nous faisons des réunions pour organiser les campagnes politiques autour de la solidarité avec les fonctionnaires et autres. Avec le contexte actuel de la crise internationale du coronavirus le travail de pan y rosas est davantage centré sur l’organisation de campagnes en cherchant les manières de résister à un gouvernement criminel qui expose la santé des gens au profit des entreprises. Pour moi, l’idéal c’est une société sans exploitation ni oppression, sans argent, sans classe sociale où nous aurions délogé le patriarcat mais pour cela il est nécessaire de révolutionner l’ensemble de la société. Je crois que le féminisme doit s’affirmer comme un mouvement de rupture avec le capitalisme et se proposer comme dépassement de celui-ci, comme un système plus rationnel, centré sur la classe travailleuse comme classe dirigeante de la société. Vers une société démocratique et égalitaire.

Avant d’écouter le témoignage de Valeria, qui a choisi de s’exprimer en français, voici l’une de ses chansons, puisque Valeria est plus connu sous son nom d’artiste, Imilla Kozmika.

Valeria

Salut, bonjour à tous, je suis Valeria Milligan, j’ai 28 ans, je suis bolivienne mais tout le monde me connaît mieux sous le nom d’Imilla Kozmika. Je suis pratiquante des arts de rue, comme les graffiti et aussi le rap. Je suis aussi productrice musicale. J’ai choisi de faire des arts de rue parce que je pense que c’est un moyen de communication très « gentil », très agréable. Les arts de rue sont très accessibles aux gens qui marchent dans la rue, qui regardent un peu les choses qui se présentent dans les … ? Je pense que les graffiti sont une façon très directe, très rapide, de communiquer quelque chose aux enfants, aux familles dans la rue. Je pense que c’est très cool parce qu’il y a beaucoup de couleurs, de façons de dire les choses sans utiliser de mots. La musique aussi, le rap qui se fait dans la rue, je pense que c’est une façon de communiquer très « bonne », facile, pas cher, parce que tu as besoin de rien pour chanter, pour faire du rap, pour faire de la poésie. Avec les graffiti, j’ai participé à quelques festivals avec des muralistes, des artistes vraiment connus ici en Amérique du sud. J’ai commencé par faire un tag, un signe, « amour », parce que je pense que c’est ce qu’il manque vraiment sur la planète. Du coup, j’ai choisi ce mot parce qu’il exprime beaucoup de choses. Je pense que la présence des femmes dans les arts de rue, c’est très important parce qu’il y a beaucoup de mecs. Du coup les femmes représentent la différence dans la société. Pour moi, dans mon expérience, je n’ai pas fait attention aux différences avec les mecs vraiment je fais des graffiti sans faire attention. Il y a eu beaucoup d’occasions où quelques mecs ont fait des commentaires ou des accusations comme quoi je pouvais pas faire de graffiti en tant que femme. Pour moi, c’était pas vraiment important, je continuais mon travail. Je pense que l’idée vraiment, c’est de ne pas faire attention aux mecs qui parlent de ce genre de choses. En Bolivie avant et pendant pas mal de temps, j’ai été l’unique fille qui faisait des graffiti légaux. Après, avec d’autres filles, on s’est motivé pour sortir dans la rue, peindre, dire quelque chose. Pour moi c’est la meilleure chose de trouver des filles qui font des arts de rue parce que les couleurs, l’expression toutes les choses changent quand ça vient des filles. Je pense que

c’est un moyen qui est très ouvert à tout le monde. Ici en Bolivie, il y a un collectif de femmes qui fait des graffiti contestataires, des femmes qui s’emparent de cette organisation. Elles écrivent des messages. Ici, en Bolivie, vous pouvez trouver cette organisation qui s’appelle Mujeres creando. C’est très intéressant.  

Et pour finir, voici quelques extraits d’un reportage sur Maria Galindo, l’une des fondatrices du collectif bolivien Mujeres Creando.

Maria

Moi, pour me reconnaître féministe et pour me définir en tant que tel je commence par contester, par refuser, par remettre en question l’idée que le féminisme n’a qu’une seule généalogie, qu’il n’a qu’une source de construction. Et que sa généalogie serait européenne, eurocentriste et née dans l’état moderne bourgeois. Ça c’est ce que les féministes, la majorité des théoriciennes féministes veulent croire et véhiculer. Moi je refuse cette définition du féminisme, cette condition d’unique généalogie et je prétends que le féminisme n’en a pas qu’une seule mais plutôt qu’il est aujourd’hui un phénomène planétaire. La généalogie du féminisme est multiple, complexe et est liée aux luttes ancestrales des femmes partout dans le monde. C’est pour ça que le féminisme a une dimension planétaire. Les luttes des femmes à travers le monde prises en compte par l’académie européenne ou les féministes académiques européennes dans les années 90, ont un caractère ancestral, ancien, simultané et parallèle. Alors dans ce cas oui, je me considère féministe et nous définissons notre propre théorie et avec un ensemble de pratiques politiques et d’idées intéressantes. Ce qui ne signifie pas refuser l’idée de constructions éclectiques dans lesquelles interviennent des discussions philosophiques avec d’autres camarades qui peuvent aussi venir du courant européen. Mais ce qui n’est pas valable, c’est de dire qu’il n’y a qu’une seule généalogie parce qu’à partir du moment où l’on considère cela, on finit par avoir une perception très coloniale du féminisme. La figure de la femme qui a des droits est l’européenne privilégiée face à la pauvre indienne d’inde, la pauvre indienne d’Amérique latine. Je crois qu’il est très important de parler de ça.

Nous affirmons depuis longtemps que la créativité est un instrument de lutte et que le changement social sous-entend un fait créatif dans la mesure où ce que tu changes ce sont les relations sociales en les ré-inaugurant, en les refondant. En ce sens nous affirmons que la créativité est universelle, est fondamentale pour la lutte, c’est pour quoi nous sommes une guérilla urbaine non violente et nous affrontons la lutte sociale d’un point de vue créatif.

La rue est un lieu de rencontres avec d’autres luttes, où il y a des convergences. La rue est un endroit qui, une fois toutes les portes démocratiques fermées, demeure l’espace à investir. C’est un endroit fascinant. Moi, en Bolivie je considère que la rue est l’unique scène démocratique qui existe. Même s’il y a un parlement, un pouvoir judiciaire, tous ces beaux parleurs ont été élus, l’ont été sous des critères coloniaux, racistes, homophobes, classistes. L’occupation de l’espace public et la lutte dans la rue sont fondamentales.

Sources et références : 

 

#3 NI LES FEMMES NI LES TERRES

Nous avons choisi de consacrer cette troisième émission à la convergence des luttes féministes et écologistes en nous intéressant au lien entre les violences faites aux femmes et la destruction de la terre en Amérique du Sud. Nous retrouvons dans un premier temps Paulina, qui, après ses années d'étude et d'engagement à Valparaiso, se spécialise dans la défense des espaces considérés comme zones à sacrifier au profit des industries extractivistes. 

Paulina :

"Quand j’ai commencé à faire ma thèse, je me suis intéressée à la question de la souveraineté alimentaire. je me suis demandé comment les gens qui voulaient choisir leur alimentation pouvaient accéder à ce marché, pas le marché qu’offrent les supers marchés, qui est certes biologique mais issu d’énormes monocultures, d’entreprises transnationales, d’agro-industrie, mais le marché local issu d’agricultures familiales qui restent invisibles et exclusivement accessible à ceux qui peuvent se le permettre. J’ai dirigé mes recherches sur l’agro-écologie et sur les jardins urbains et j’ai ainsi commencé à me rapprocher des thématiques socio-environnementales. L’an passé, je suis allée travailler pour le programme d’une fondation à la commune de Gonchocavi. C’est une commune qui fait partie de la région de Valparaiso, elle est considérée comme zone de sacrifice. Je ne sait pas si vous connaissez ce concept. Il est très important aujourd’hui en Amérique Latine parce que beaucoup de communautés et de territoires ont été transformés en zones de sacrifice, en raison des politiques extractivistes qui sont arrivées il y a pas mal d’années dans les territoires du sud. Cela veut dire que ce sont des zones où les personnes voient se dégrader un droit fondamental, qui est celui de vivre dans un environnement sain, sujet central dans ces territoires puisque cet environnement sain est inexistant.


Ces territoires atteignent constamment des pics de contamination d’arsenic, de dioxyde de souffre, et de plein d’autres substances chimiques qui sont depuis longtemps catégorisées comme nocives pour la santé des gens. Je suis donc allée travailler dans ces territoires et j’y ai expérimenté les moments les plus intenses de ma vie puisque je me suis retrouvée à travailler dans des communautés où ce droit est bafoué. Je me suis spécialisée dans l’activisme socio environnemental ce qui m’a amenée à collaborer avec une amie du secteur qui est architecte. Moi ayant étudié l’ingénierie commerciale, je suis plutôt du côté de l’économie, je me focalise sur celle qui est locale, pour le maintien d’une économie de circuit court. Nous avons commencé à travailler sur un projet éditorial autogéré pour lequel nous avons entamé entre autres un travail de cartographie des zones de sacrifice. Nous récupérons les informations selon un principe participatif et autogéré. De cette manière nous avons collecté des données pour localiser ces zones de sacrifice. En ce moment je travaille sur la maquette de la base informatique des conflits socio environnementaux qui se déroulent dans ma région. Et maintenant nous allons commencer une production cartographique sur les alternatives de consommation alimentaire. Face à aux violences économiques, de nouvelles formes d’existence et  d’activisme ont émergé. Les notions du commun, du mutuel, du buen-vivir sont repensées."

Pour approfondir la notion de zone à sacrifier, nous avons pensé au documentaire Ni las mujeres ni las tierras réalisé par Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy. Nous avons eu la chance de les rencontrer virtuellement pendant le confinement. Elles nous ont donné leur accord pour emprunter à leur film des extraits de témoignages, continuant ainsi à diffuser la parole de ces femmes en lutte. Beaucoup de femmes témoignent dans ce documentaire. En Bolivie, Margarita, Noémie et Calixta militent au sein du Réseau National de Femmes pour la Défense de la Terre-Mère tandis qu’Angela et Carmen travaillent  au sein de la Coordination d’Actions Socio Environnementales luttant contre les entreprises minières extractivistes, Moira Millan, Mapuche lutte quant à elle pour le buen vivir. Toutes ont en commun de lutter contre les avancées destructrices du néolibéralisme. Pour cette émission vous entendrez des femmes de la province de Cordoba en Argentine luttant contre Monsanto et ses cultures de soja transgénique.

Les mères d’Ituzaingo, Vita et Norma, et les femmes de Malvinas, Ester et Silvana.

Vita :

"Ça a commencé en 2002 parce qu’il y avait des cas de leucémie. On a pu faire des analyses, mais on nous a pas donné les résultats.Nous avons dû bloquer les routes. On a fait des analyses sur le sol, l’air et l’eau. On a découvert qu’il y avait du plomb, du chrome, de l’arsenic et de l’endosulfan. Il ne nous manquait rien. Tout était au complet. Le quartier a été déclaré en urgence sanitaire. On a eu une ordonnance d’un juge, mais tout cela exigé par les mères. Rien n’a été fait sur décision du gouvernement.

Norma :

Mais je suis là pour défendre les droits de mes enfants et empêcher qu’on nous expose aux pesticides comme ils le font maintenant. Parce qu’ils n’ont aucun droit à nous enlever la santé et encore moins la vie. En répandant les pesticides, ils nous enlèvent la vie. Ici avec le groupe de mères, nous luttons jour après jour pour réussir à obtenir justice. Pas seulement contre ceux qui utilisent des pesticides, je crois qu’il faut viser un peu plus haut que ça, parce que l’état aussi est responsable.


Ester :

Face à l’arrivée de Monsanto et face à notre ignorance sur cette entreprise qui s’installait, on a dû suivre un cours accéléré. Nous avons appris et avons réalisé que ce qui allait s’installer ici à Malvinas, c’était une bombe à retardement. Une bombe qui allait exploser à n’importe quel moment. Et ça n’allait pas nous rendre malade, ça allait nous tuer directement parce que nous sommes déjà contaminés.


Ester :

L’arrivée de ce type d’entreprise, et avec elle de beaucoup d’hommes, promeut la prostitution, la traite, et promeut la drogue. Ça les politiques n’en parlent pas, les lois non plus parce que personne ne le vit à part les populations qui le subissent déjà. Je le sais de témoignages de compañeras qui se battent contre des compagnies minières dans la province de la Rioja, à San Juan, à Catamarca. Là-bas, on dit qu’est née une génération de mineritos (« bébés-mineurs »). Parce que les filles se sont retrouvées filles-mères. Et dans les cas extrêmes, la pauvreté dans laquelle se retrouve la population a fait que des parents prostituent leurs propres filles. Ça je ne le veux pas pour mon quartier. Je ne le veux pas pour mon village.

Silvana :

Nous avons dû trouver un moyen d’empêcher ça, et la seule manière qu’on a trouvée, ça a été de camper sur place. On ne l’a pas fait par plaisir ni pour enfreindre la loi, mais parce qu’ils ne nous ont pas laissé le choix. Nous attendions une réponse de la justice qui a fini par nous la donner.

Grâce à dieu, nous avons présenté une requête et elle nous l’a accordé. Mais à ce moment-là, on savait qu’on ne pouvait pas l’arrêter. Donc on s’est installé là, à passer des nuits entières, dans le froid, sans eau, sans nourriture, mais grâce aux gens du village qui nous en ont apporté, qui passaient, et qui nous voyaient. Pour nous, ça a été un grand sacrifice. Laisser nos enfants je ne pouvais pas toujours aider mon fils à faire ses devoirs. J’ai un enfant en primaire ses notes ont baissé parce que je ne pouvais pas lui donner le temps nécessaire dont il avait besoin je devais aller au campement pour que personne ne rentre. Ma priorité était qu’il soit sauvé, que les enfants de Malvinas ne tombent pas malades. Nous restons pauvres mais ici, la dernière chose que nous perdrons, c’est la dignité, une vie digne. Vivre ici avec notre précarité mais avec dignité.


Ester :

Aller défendre… bloquer l’entrée des camions alors que la police te frappe d’un côté, des briseurs de grèves te frappent de l’autre côté, et d’un autre côté encore, ce sont les supporters du club de football  qui s’appelle Talleres, de la province de Cordoba. Et toi tu y vas. On voyait les camions entrer, et notre unique objectif était d’arriver là où ils étaient pour que d’autres n’entrent pas, nous jeter devant les camions, et on l’a fait.


Ester :

On ne peut pas accepter que des gens de l’extérieur viennent envahir notre corps. Que ce soit notre corps-terre ou notre propre corps. On ne peut pas le permettre. Mais il faut apprendre à le défendre. Moi j’ai appris que c’est une seule et même lutte. C’est une seule lutte que nous menons, une seule lutte contre ce modèle de destruction qu’on appelle extractiviste. C’est vrai qu’il mérite ce nom, parce qu’il emporte et extrait toutes les dernières richesse des entrailles de notre Terre-Mère. Il nous enlève notre richesse de femme. Il nous vole le droit à donner la vie. C’est ça extraire. Ces entreprises jouent en faveur des gouvernements en place et les gouvernements jouent en leur faveur et contre nous, contre les populations les plus pauvres, les plus vulnérables. Ils parlent de zones à sacrifier. Mais nous, on n’est pas une zone sacrifiable.

Pour terminer cette émission nous entendons la voix de Maxima Acuña. Fervente défenseuse de l'environnement elle mène une lutte sans relâche pour la préservation des terres péruviennes contre l'implantation des mines d'extraction d'or.

L'arrivée de ces industries prive non seulement les habitants de leurs terres mais constitue une grande menace pour les sources d'eau. De nombreux lacs d'altitude se voient remplacés par des lacs artificiels et des barrages de déchets miniers aussi dangereux pour la santé que pour l'environnement. Nombreux aussi sont les paysans obligés de quitter leur terre au profit de ces méga projets.

En 2011, Maxima Acuña et sa fille refusent de partir pour laisser place au géant minier Yanacocha. Malgré les attaques violentes, physiques comme morales, la lutte continue. Cet engagement lui vaut la récompense du prix Goldman en 2016. Nous écoutons ici un extrait de son discours.

Sources et références : 

- La jalaqueñita, Maxima Acuña :

https://www.dailymotion.com/video/x49llhr

- Sanará, La Múcura, ft. Marisol Díaz :

https://www.youtube.com/watch?v=aNdtJdaj_Gk

- Antipatriarca, Ana Tijoux :

https://www.youtube.com/watch?v=RoKoj8bFg2E

- Velas y Balas, Rebeca Lane et Vaioflow :

https://www.youtube.com/watch?v=xDVEzNVhxv4&feature=youtu.be

- Documentaire Ni las mujeres ni las tierras réalisé par Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy

Inspiration de la pochette du podcast : 

Moins! 41 – Juin et juillet 2019

http://www.achetezmoins.ch/?page_id=298

 
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#4 LE FÉMINISME COMMUNAUTAIRE

Pour cette dernière émission sur la lutte des femmes en Amérique Latine, nous sommes de retour en Bolivie pour écouter Julieta Paredes et Adriana Guzman. Grandes pionnières du féminisme décolonial, les deux militantes nous parlent de la théorie sociale du féminisme communautaire et du patriarcat qu'elles redéfinissent selon leur propre conception. A défaut d’avoir pu les rencontrer, mais dans une réelle volonté d'aborder cette thématique, nous nous sommes appuyées sur une interview réalisée par le collectif Koman Ilel


Le féminisme communautaire, d’où vient-il ?

Il vient de la lutte de nos peuples, de plus de 500 ans de résistance des peuples autochtones, d’Abya Yala et spécifiquement de la lutte du peuple bolivien pour en finir avec le néolibéralisme, le capitalisme, à partir de 2003.

Nous pensons le féminisme comme un outil et ainsi nous affirmons que le féminisme communautaire est une théorie sociale. Une théorie sociale, c’est la possibilité d’expliquer les causes des problèmes que vit l’humanité, que vit la société, dire quelles sont les causes de ces problèmes, définir un chemin pour trouver une solution et une proposition de vie une fois les solutions trouvées. C’est ça pour nous une théorie sociale.

Et quand nous avons commencé à nous intéresser aux différentes théories sociales, celles qui ont alimenté les luttes des peuples, il y avait le marxisme qui est une théorie sociale qui dit que les problèmes de l’humanité ont pour origine les classes sociales, la propriété des moyens de production dont les bourgeois qui exploitent les prolétaires, sont maîtres. Il y a des pauvres et des riches et c’est ça le problème, la solution serait alors la lutte des classes, elle serait de proposer une société communiste où ces dernières n’existeraient pas et personne n’exploiterait personne.

Une autre théorie sociale qui n’est pas reconnue comme telle mais qui s’étudie quand même dans les universités, c’est le christianisme qui dit que les causes des problèmes de l’humanité sont le péché. La solution serait d’expier les péchés, de faire des sacrifices et de faire la charité. Le christianisme dit aussi que le péché est produit par les femmes. Les femmes doivent vivre avec cette culpabilité de causer le péché. Pour expier le péché, la religion propose de mener une vie austère et faite de sacrifices pour enfin arriver au paradis. Mais c’est pire car il faut mourir pour accéder au paradis, c’est dans une autre vie. Mais ça reste une théorie sociale et beaucoup de personnes y croient.

Donc nous, on s’est demandé, comment on pourrait faire du féminisme communautaire, une théorie sociale parce que dans les autres théories, on ne parle pas des problèmes rencontrés par les femmes.

Marx n’a jamais inclus les femmes dans sa vision du communisme.

Il y avait aussi un besoin en Bolivie de retrouver la mémoire de nos peuples. Il y a aussi des camarades qui ont parlé de l’indianisme et de l’indigénisme, qu’il faudrait aborder plus précisément mais qui dit, pour résumer, que l’origine des problèmes au sein d’Abya Yala est la colonisation, l’invasion des espagnols qui auraient apporté tous les malheurs et que pour en finir avec ça, il faudrait en finir avec la colonie, bref se décoloniser. La proposition pour le futur serait alors de revenir au monde d’avant la colonisation comme s’il n’y avait jamais eu de problèmes, d’oppression, d’exploitation avant l’arrivée des espagnols. 

Nous ne nous identifions pas à ces théories sociales, elles ne nous servent pas pour construire une nouvelle société. On nous a toujours dit que c’étaient les seules théories sociales. Mais aucune n’était pensée par les femmes ni ne prenaient en compte leur réalité, les oppressions, l’exploitation, les douleurs, les discriminations. Nous affirmons que la causes des problèmes de l’humanité c’est le patriarcat. Pour évoluer vers un autre mode de vie, il faut en finir avec le patriarcat. Et ce chemin que nous devons suivre, nous l’appelons le féminisme communautaire. C’est un outil de lutte dont l’objectif est la communauté, une communauté sans patriarcat, sans racisme, sans capitalisme, sans discrimination, c’est à dire une communauté différente de celle d’aujourd’hui. Parce que telle qu’elle existe maintenant en milieu rural et urbain, elle est machiste, c’est une communauté où il y a de l’exploitation, où des femmes se font violées, où la pédophilie existe. 

C’est pour ça que ça a été important pour nous de rompre avec cette logique linéaire du temps colonial qui définit l’histoire comme le passage de la pré-modernité à la post-modernité, de l’incivilisé au civilisé, au progrès, au développement, à l’évolution. C’est une logique coloniale du temps mais aussi de comment se construit l’histoire. La vision hégémonique considère l’européen comme évolué, et qu’il serait venu pour nous civiliser, pour nous aider avec la coopération internationale, avec l’argent. Ce qui est important c’est de regarder en arrière, avant 1492. Nous avons construit notre histoire sur l’idée que notre vie aurait commencé quand les espagnols sont arrivés et qu’avant il n’y avait rien. Qu’il n’y avait pas de société, qu’on n’étaient pas organisés. Pourtant on l’était, et nous avions aussi des formes de domination et d’exploitation. Il y avait eu l’invasion des incas qui s’étaient déjà appropriés le corps des femmes.

Toute la prise en compte de l’histoire d’avant 1492 permet d’être conscient qu’il existait déjà des oppressions et des violences sur les femmes, ce que nous avons appelé le patriarcat ancestral.

Et cet outil nous a été utile dans le débat sur le processus de changement avec nos compagnons, parce qu’ils pensent que le patriarcat, les oppressions envers les femmes seraient arrivées au moment de l’invasion espagnole, donc avec la colonisation. Que nous en aurions fini du patriarcat si nous en finissions avec la colonisation. En ce sens en se décolonisant nous en aurions fini avec le patriarcat qui a été amené par les espagnols.

Le risque ici est que le patriarcat finisse par se recycler dans le processus de changement Bolivien, qu’il perdure parce que l’on ne le regarde que d’un point de vue colonial, ceci dans un but de décolonisation et non de dépatriarcalisation. Donc nous avons aussi dû chercher dans notre mémoire et parler de ce patriarcat ancestral. Ce que nous affirmons c’est qu’en 1492 nos ancêtres ont vécu un croisement de patriarcats. Entre celui qui est arrivé avec les envahisseurs, le patriarcat envahisseur, le patriarcat colonial et le patriarcat ancestral, dans le sens où ils se sont reliés, ils ont fusionné , et se sont renforcés l’un l’autre et c’est pour cela que dans ce territoire d’Abya yala, nous les femmes vivons un double patriarcat et c’est un double patriarcat qui n’opprime pas seulement les femmes, mais aussi les hommes, les jeunes, les bébés, les filles , les garçons et la nature.

En Bolivie, ce concept de croisement des patriarcats a été utile au cours des discussions autour de la manière de penser notre pays, les positions et les luttes de nos peuples. Nous avons proposé depuis la théorie du féminisme communautaire, la "dépatriarcalisation" mais aussi la décolonisation et l’autonomie. Et dans l’autonomie nous mentionnons l’autonomie de nos corps et de notre sexualité.

C’est cela le féminisme communautaire.

Sources et Références :

  • Entretien avec Julieta Paredes et Adriana Guzmán par le collectif  Koman Ilel.

https://www.youtube.com/watch?v=C6l2BnFCsyk

  • Luzmila Carpio, Bartolina Sisa

https://www.youtube.com/watch?v=b6oWd-E5Bhw

 
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#5 JE SUIS SURVIVANTE

Nous voici donc arrivées à la dernière émission de cette série avec la suite des réflexions sur le
féminisme communautaire menées par les activistes Boliviennes Julieta Paredes et Adriana
Guzmán. La volonté ici était de vous partager un aperçu complet d'une théorie sociale peu écoutée
mais pas moins pertinente grâce à l'interview menée par le collectif Koman Ilel.


Julieta Paredes
"L’unique théorie sociale qui vient des femmes, dont le mouvement émane des femmes, écrit par les
femmes, pensé, revendiqué par les femmes comme vient de l’expliquer Adriana, depuis nos corps,
est le féminisme communautaire et c’est mal vu, ce n’est pas étudié. Le féminisme pour nous c’est
la lutte de n’importe quelle femme dans n’importe quelle partie du monde, à n’importe quel
moment de l’histoire. C’est une lutte qui propose une réponse au patriarcat qui opprime. Cette
version du féminisme revient aussi sur le concept du patriarcat. Pour les autres féminismes
européens que tout le monde connait, le patriarcat c’est l’oppression, la discrimination et
l’exploitation des femmes par les hommes. Ou un système d’oppression envers les femmes ou une
classe, celle des hommes, qui exploitent les femmes. Ce sont les différentes interprétations qu’il y a
généralement du patriarcat. C’est la relation d’exploitation entre hommes et femmes. Pour nous,
cela n’est pas suffisant. Parce qu’il y a effectivement une discrimination de nos frères à notre égard
mais eux aussi en souffrent. Et comment est-ce qu’on explique cela ? Comment expliquons-nous la
souffrance de nos frères dans nos peuples aymaras, quechuas…


Nous avons reconceptualisé le
contenu de ce mot patriarcat. Nous affirmons que le patriarcat est LE système de toutes les
oppressions, toutes les discriminations, toutes les violences vécues par l’humanité. Nous entendons
par humanité, les hommes, les femmes, les personnes intersexuelles, on parle des corps et non de
genre. Donc le patriarcat est LE système de toutes les oppressions, toutes les discriminations, toutes
les violences et souffrances que vivent l’humanité et la nature, historiquement construit. C’est-àdire
que le patriarcat n’est pas naturel, il a été construit, il est apparu. Pour cela, n’importe quel
processus révolutionnaire, n’importe quelle révolution doit apporter un réel changement et pas
seulement une reforme, pas seulement un recyclage des oppressions des corps. Donc, nous faisons
du féminisme communautaire notre devoir révolutionnaire, mais il manque l’engagement
révolutionnaire de nos frères. Que vont faire nos frères pour en finir avec le patriarcat ? Comment
vont-ils parler d’hommes à hommes pour en finir avec les violences envers les femmes ? La lutte
n’est pas que pour nous... ce pourquoi nous appelons les hommes à se réunir entre eux pour discuter
de la manière dont nous allons tous en finir avec le patriarcat, de ce que nous allons faire des
violeurs, comment allons-nous en finir avec les privilèges des hommes dans les communautés, avec
les privilèges qu’ils ont en politique, avec les privilèges qu’ils ont dans les communautés
zapatistes ? Comment les hommes vont-ils en finir avec cela ? Nous les femmes nous avons l’outil
du féminisme communautaire. Nous ne pouvons pas encore parler d’un processus politique de
changement qui aurait lieu au niveau international, nous les femmes sommes toujours violées,
harcelées par nos frères les hommes qui devraient être nos frères et non ceux qui nous violentent et
nous frappent."


Adriana Guzmán
"Il faut repositionner les luttes dans nos organisations parce que oui il faut en finir avec le
colonialisme interne et externe, il faut en finir avec le capitalisme mais cela n’est pas suffisant. Ce
que nous vivons n’est pas seulement la violence, ce n’est pas seulement le machisme. Parce que le
machisme c’est une chose, le patriarcat c’en est une autre, il ne s’efface pas au moment où nos
compagnons apprennent à changer un bébé, ou quand ils font la vaisselle, c’est plus que ça. Cette
conduite c’est le machisme. Le patriarcat c’est le système qui génère cette oppression. Pour cela il
est important de re-conceptualiser le patriarcat. Dans cette re-conceptualisation il faut comprendre,
comme l’a expliqué Julieta, le patriarcat comme LE système. Ce n’est pas un système de plus, ce
n’est pas un produit du capitalisme, ce n’est pas la conséquence de la colonisation, ce n’est pas une
forme de racisme, non. C’est LE système de toutes les oppressions, toutes les discriminations et
toutes les violences que vivent l’humanité et la nature construites historiquement sur le corps des
femmes."

"Je suis survivante", un poème de Victoria Aldunate Morales, féministe et libertaire. 

"Je suis indienne, bâtarde et folle Je suis noire, gitane, juive et Palestinienne Péruvienne, Bolivienne et migrante.

Je suis métisse, latine et blanche. Je suis survivante. 

Je suis pauvre, banlieusarde, travailleuse chômeuse, itinérante et exploitée.

Je suis pute, je vends des fleurs la nuit, je fais la manche et je chante dans des micros.

Je couds pour les autres, je lave pour les autres, je nettoie pour les autres mais je suis authentique et rebelle. Je suis survivante. 

Je suis fillette, jeune, adolescente et vieille.

J’ai été nonne pour ne pas me marier J’ai été épouse pour échapper au joug paternel J’ai abandonné un homme pour ne pas être esclave Je suis survivante. 

Je suis squatteuse, activiste, anarchiste, penseuse, écrivaine... et d’autres fois, je joue les innocentes...

Je suis thérapeute, communicante, monitrice, autodidacte.

Je suis écologiste, pacifiste, animaliste, végétarienne et végane. Et d’autres fois, je me bats bec et ongles Parce que je suis survivante. 


Je suis lesbienne, catin, amante d’un homme ou de plusieurs J’aime, je désire, je désespère...

Je m’habille moulant, courte la jupe, décolleté ouvert... Ou je ne montre rien

Non parce que Non Et Non parce que Non c’est Non !

Couverte pour qu’on ne me voie pas pour qu’on ne me harcèle pas pour qu’on ne me vende ni on m’achète pour qu’on ne voie pas qui je suis réellement.

Même si je suis qui je suis et celle que je veux être, je suis.

Je suis vivante et je l’admets Je suis survivante.


Je n’ai jamais porté de blanc. ça ne me va pas, ce n’est pas ma couleur elle me rend invisible, m’absorbe, me dévore. 

Je n’ai jamais mis de talons hauts je tombe, ils me ralentissent, ils m’handicapent, ils m’idiotisent.

Je suis défectueuse, je ne me marie pas, je ne m’embarque pas, je ne me soumets pas.

Je suis mère, seule et sexuelle. J’ai avorté parce que j’ai voulu J’ai accouché parce qu’on m’a obligée J’ai accouché de mon plein gré J’ai accouché et j’ai appris à aimer.

Je vis seule, je n’ai que moi-même, je me suffis et je ne suis pas de trop Je suis survivante. 

J’aime la terre, la lune, les bêtes et les déesses.

Je suis sorcière, divine, urbaine, paysanne, hippie et siphonée.

Je suis rockeuse, romantique, folklorique, populaire Je suis rouge, noire, rouge et noire, et surtout bleue.


J’ai été battue, torturée, abusée et violée.

J’ai été prisonnière politique, inculpée ordinaire et femme maudite Je suis survivante. 

Je suis poursuivie, culpabilisée, jugée, condamnée, moquée et calomniée.

J’ai été brûlée, haïe, crainte et surveillée.

J’ai été ignorée, niée, omise et éliminée de l’Histoire, de la Science et de la Philosophie. Mais je suis survivante. 


J’ai été trafiquée, déformée, oubliée, effacée.

On a coopté mes mots et mes symboles.

On a confondu mes idées.

On a expertisé mes pensées.

On a psychologisé mes propositions.

On a vidé mes slogans.

On a profité de mes luttes.

Mais, que vous le vouliez ou non, je suis féministe, radicale et autonome parce que je suis survivante. " 

Traduit de l’espagnol (Chili) par Janela. 

Sources et références : 

- Entretien avec Julieta Paredes et Adriana Guzmán par le collectif Koman Ilel. https://www.youtube.com/watch?v=C6l2BnFCsyk

- Luzmila Carpio, Bartolina Sisa https://www.youtube.com/watch?v=b6oWd-E5Bhw

- Natalia Lafourcade (y otros músicos), Un derecho de nacimiento https://www.youtube.com/watch?v=JCWGOUlqq4k

- Fanzine Vulvet underground, Crest - Poème « Je suis survivante », de Victoria Aldunate Morales

 

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