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UN VIRUS, DES PARCOURS

 

par Marine Souxdorf, pour UNIDOS

Le Lundi 16 mars 2020 à 20h, le président de la République Emmanuel Macron annonçait le premier confinement en France. Plus d'un an après, nous attendons avec impatience la fin du troisième confinement. 


Mais cette situation, nous la connaissons tous de près. Que pensez-vous qu'il ait pu se passer de l'autre côté de l'océan Atlantique ? En Amérique Latine, les premiers cas de COVID19 sont apparus quelques semaines, voire quelques mois après l'Europe. Et très vite, nombreux sont les pays qui ont également opté pour le confinement. Aujourd'hui, le Brésil est le troisième pays du monde ayant enregistré le plus de cas d'infection, suivi de plus loin par l'Argentine, la Colombie, le Mexique et le Pérou.


Des vies bouleversées, des systèmes économiques en totale instabilité, des restrictions sévères... Pour ce nouvel épisode de Una noche en Latinoamérica, nous avons voulu nous intéresser à comment s'est déroulée cette dernière année en Amérique du Sud.


Nous vous laissons avec le témoignage d'Alejandra, qui a vécu la crise sanitaire depuis la Suède, l'Equateur, puis la France ; de Nico qui nous explique comment a été vécue cette dernière année dans les quartiers populaires de Buenos Aires en Argentine ; et d'Eliana, dont les plans d'émigrer du Venezuela au Chili ont été totalement chamboulés par le coronavirus.

Nico : 

"Bonjour, je m’appelle Nico, je vis à Buenos Aires en Argentine et je travaille au sein de la fondation Boca Social du Club Atletico Boca Juniors.

 

Cela fait un peu plus d'un an que la pandémie a touché l'Argentine, il y a un peu plus d'un an que l'isolement social obligatoire a été mis en place et nous traversons aujourd'hui la deuxième vague, avec davantage de chaos social et économique.

L'année dernière, fin mars, l'isolement a donc été instauré avec une présence assez forte de l'Etat, pour que la population reste chez elle, qu'il n'y ait pas tant de mouvements dans la rue ou les transports en commun. Il y a eu un très gros travail de reconfiguration des hôpitaux, des salles de soins intensifs, des salles de quartier, car l'année dernière, il n'y avait pas de ministère de la Santé mais plutôt un Secrétariat avec un budget très faible, et le gouvernement, a assumé la responsabilité de procéder à la création d’un ministère de la Santé. Celui s'est retrouvé avec un pays complètement endetté et avec une situation sociale très complexe avec cette pandémie du COVID-19.

 

L'année dernière, avec l'isolement, des mesures ont été mises en place pour aider les classes populaires. L'une d'elles était l'IFE, qui est une subvention très faible mais qui a aidé beaucoup de familles qui se trouvaient dans une situation très difficile parce qu'elles ne pouvaient pas aller travailler pendant la journée.

La majorité des familles des classes populaires ou des quartiers populaires, du moins à Buenos Aires et dans les environs, travaillent dans l'économie informelle où les cotisations ne sont pas payées et ne sont pas réglementées. Et quand la pandémie a commencé, quand il y a eu isolement, ces personnes ont dû rester à la maison et ont absolument cessé de travailler. L'État avait la responsabilité d'aider par le biais de subventions mais cela n'a pas duré longtemps parce que, par exemple, cette année, la subventio    n de l'IFE a cessé d'être versée et les familles ont dû de toute façon retourner travailler. Beaucoup de familles ont commencé à vendre leurs actifs, elles ont commencé à travailler pour beaucoup moins d'argent, elles ont commencé à faire des «changas » comme on dit ici, qui sont des emplois à très court terme et avec peu d'argent pour survivre.

Aujourd'hui, les classes populaires tentent de survivre et avec cette deuxième vague, le pays est dans une situation économique bien pire qu'il y a un an. Et c’est dur pour travail social, en dehors de celui l'Etat, qui a vu ses caisses se réduire après un an de subventions liées à la pandémie. Le plus difficile aura été pour les actions civiles, les associations civiles, les ONG qui travaillent dans les quartiers avec les familles, et qui leur distribuent de la nourriture une ou deux fois par jour. Les salles de distribution ont été fermées pendant deux ou trois mois l'année dernière. Elles ont ré-ouvert depuis avec une fréquentation qui augmenté de cent pour cent.

Beaucoup plus de gens ont besoin de manger dans ces espaces parce qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter de la nourriture et de survivre chez eux.

Depuis l'année dernière, ces classes populaires, notamment de la périphérie de Buenos Aires, n'ont pas pu se plier à l'isolement car la plupart des familles vivaient dans des espaces très petits, dans des appartements ou des chambres où vivent une ou deux familles. Il leur était donc impossible de ne pas quitter la maison pendant des mois comme le leur avait demandé le gouvernement. Pendant ces longs mois, les familles ont fait ce qu'elles pouvaient mais elles vivaient beaucoup dans la rue, dans les parcs, en sortant et en essayant d'avoir une distance sociale et de prendre soin d'elles-mêmes, mais l'impossibilité de vivre quatre ou cinq mois enfermé comme l’imposait l’isolement obligatoire le plus strict.

C'est pourquoi la contagion massive s'est produite l'année dernière dans des endroits populaires. Pendant deux ou trois mois, le quartier de la Villa 31 a Buenos Aires a connu une augmentation exponentielle des infections à Covid 19.

Le taux est monté pour redescendre ens  uite, comme une sorte de montagne. Aujourd'hui, on voit qu'il y a une courbe descendante. On pense que c'est parce que de nombreuses personnes vivent dans ce quartier ont déjà été infectées et ont probablement développé des anticorps. De nombreuses personnes de plus de 70 ans ont déjà commencé à se faire vacciner, notamment dans la capitale fédérale.

Il y a également eu une augmentation, dans les quartiers populaires, de la violence de genre, de la violence intrafamiliale, notamment dans les familles dans lesquelles des situations de violence existaient déjà, familles qui ont dû vivre pendant plusieurs mois dans des espaces très restreints. C’est très difficile de vivre sous le même toit que des gens violents. L'Etat a essayé d'œuvrer dans ce sens mais cela a été complètement effacé par le temps.

La prévision de licenciement, établie par le gouvernement l'année dernière, n'a pas tant affecté les classes déjà en difficultés parce que ces mêmes classes travaillent dans l'économie populaire, qui a été absolument réduite depuis l'année dernière. Les fondations et les ONG commencent à peine à s'implanter dans les quartiers. L'année dernière, elles ne pouvaient pas travailler au sein de ces quartiers parce leur travail n'était pas comme ‘essentiel », disons. De nombreuses fondations et d'ONG ont essayé de travailler à distance, grâce à l'innovation, mais cela n'a pas fonctionné car ici en Argentine, les classes populaires ne sont pas familiarisées avec la technologie. Les travaux ne font que commencer dans les quartiers. Dans mon cas particulier, l'année dernière, la fondation n'a pas pu fonctionner parce que nous n'étions pas autorisés à travailler dans le quartier. Ce sont des décisions politiques qui n’allaient pas avec le sens de vouloir mobiliser des personnes pour organiser un événement populaire ou un repas car le risque d'infection pour les travailleurs de la fondation ainsi que pour les habitants du quartier était très élevé.

 

Le contexte général en Argentine, et en particulier dans les classes populaires, est très mauvais en ce moment car la pandémie est devenue un effet catalyseur d’un grand nombre de situations qui existaient : une crise économique et sociale dans les quartiers populaires, très très grande depuis plus ou moins trois ans. La pandémie a accéléré tout ce processus de malnutrition, de violence, d’inégalité. Je pense qu'il y a beaucoup de différence en ce moment dans l'idéologie ou les idées de soins qu'ont les classes populaires, et un peu plus au sein des classes supérieures. Je suppose que ça se passe partout dans le monde mais en Argentine c'est très marqué. Il y a une sorte de fissure dans ce sens et à un moment donné, nous avons entendu un discours discriminant car certains pensaient que les classes populaires ne pouvaient pas vivre ou cohabiter sous le même toit pendant six mois dans quatre mètres carrés.

Alors que les plus démunis sortaient dans la rue et devaient vivre dans des espaces publics, les personnes les plus riches les discriminaient parce qu'elles considéraient qu’elles outrepassaient la loi.

Aujourd'hui, ce ressenti est moins important car tout le monde est un peu plus laxiste et sort dans la rue mais bon, l’ambiance reste la même.

Dans mon cas personnel, c'était très difficile l'année dernière en raison du fait que je devais aider les gens mais pas de la façon dont je le faisais avant. Rompre tout le travail social et les structures qui avaient été mis en place, des programmes sociaux qui se déroulaient au jour le jour depuis six ans. Tout cela est tombé à l’eau d’un coup.

Les activités sportives, le soutien scolaire… la  classe populaire a dû vivre un peu seule pendant cette période. Pour moi, c'était très compliqué, j'ai reçu beaucoup de demandes par téléphone, et la vérité est que, à distance, je n'étais pas prêt ou incapable de les résoudre.

Les élèves ont manqué une année de classe car il y avait pas d’école en présentiel et l'école ou l'éducation n'était pas prête à avoir une année d'enseignement à distance. Dans les classes populaires, souvent, il n’y a pas Internet, ils n'ont pas de Wi-Fi, ils n'ont pas de moyen de contacter les enseignants ou l'école."

Eliana : 

"Bonjour, je m'appelle Eliana Gonzalez, je suis vénézuélienne, j'ai 22 ans et je suis esthéticienne. Depuis longtemps, avant la pandémie, je voulais quitter le Venezuela, mon copain est parti au  Pérou, après il est parti au Chili, on a tout fait pour qu'il puisse voyager, j'ai pu faire mon passe port et j'ai fait une demande pour mon visa. J'avais planifié de voyager en avion quand j'aurais  déjà mon visa et pouvoir rentrer au Chili avec un statut légal. 

Un an et demi plus tard, ils ont annulé toutes les demandes de visa. A ce moment-là, ils m'a vaient approuvé tous les documents pour demander le visa chilien, ils ont tout annulé et il fallait  reprendre un autre RDV avec de nouvelles conditions, en général, ils ont annulé les demandes  de toutes les personnes à cause de la pandémie. Je suis donc dans cette procédure depuis un  an et quelques.  

Il se trouve qu'il était très difficile la situation au Venezuela, encore plus avec la pandémie et la  situation économique. Je me suis dit: Bon, est-ce que je pourrai partir en Décembre? parce que  je n’attendais que le visa mais ça a été annulé. Il nous a fallu penser à autre chose. 

En Décembre, je n'ai pas voulu voyager pour rester avec ma maman, je me suis dit: en Janvier je  pars et à partir de ce moment-là j'ai commencé à préparer à nouveau mon voyage, tout a été  super rapide parce c'était le plan de Dieu. J'ai voyagé de Puerto Das, d'où je viens à Sant Anto nio del Tachira au Venezuela. 

Là-bas nous avons payé à un conseiller et on avait déjà parlé avec lui pour qu'il prépare tout  pour traverser la frontière, avec ce conseiller nous avons passé le sentier en Colombie, de San  Antonio à Cúcuta, c'était comme une espèce de quartier invasif, c'était horrible mais vraiment  horrible. Après d'être là, ils nous ont fait passer la frontière avec l'Equateur en moto, entre la Co 

lombie et l'Equateur. Quand nous avons déjà été en territoire Équatorien, les militaires venaient  et nous et toutes les personnes en moto avons dû faire demi-tour et nous avons attendu en terri toire colombien entre 30 minutes ou 45 minutes, nous avons attendu que les militaires partent  parce que c'était une routine qu'ils avaient pour que personne puisse passer. Après 5 minutes,  

les militaires sont partis, ils nous ont laissé passer, après nous sommes partis au Pérou.  Dans le sentier de l'Équateur/Pérou, il y avait beaucoup de gens pour la traverser, c'était une  rivière, il y avait une rivière et on a dû passer avec de matelas gonflables, trois ou quatre per sonnes se jetaient sur les matelas avec peu de valises pour traverser la rivière qui d'ailleurs avait  beaucoup de courant.  

Il y avait d'autres gens qui étaient connus comme les trocheros qui nous ont aidé à traverser. De  l'autre côté de la rivière il y avait d'autres trocheros qui nous ont aidé à descendre de ce matelas  gonflable, c'était trop dangereux là-bas, j'étais à bout de nerfs car il y avait beaucoup de courant  en plus de ce matelas gonflable.  

Nous sommes arrivés à la frontière péruvienne, ils m'ont emmené au terminal pour aller vers  Trujillo au Pérou où il y avait ma famille, la famille de mon père, quelques cousins, quelques  tantes et mon père. Il y avait 3 ans que je ne voyageais pas mon père, depuis qu'il a quitté le Ve nezuela et nous lui avons fait une surprise.  

Le lendemain soir, je suis partie au Lima, l'autre conseiller est venu nous chercher pour traverser  la frontière bolivienne et de là, nous avons passé une espèce de lac, en moins de 5 minutes  nous l'avons traversé, il y avait un policier ou militaire bolivien dans cette frontière de ce lac, il  nous a demandé nos documents vénézuéliens, nous nous sommes très vite montés aux petites  canots pour aller très vite puisque nous étions en train de traverser de façon illégale au pays.  

Bon, nous sommes arrivés à la Paz en Bolivie, un autre conseiller nous a accueilli parce que dans  chaque chemin ou chaque ville que nous traversions il y avait un nouveau conseiller. De la Paz, 

nous avons poursuivi notre chemin jusqu'au Colchani, Colchani était la frontière de la Bolivie  avec le Chili. C'est un désert et c'est horrible, il fait très froid, il y avait des enfants qui pleuraient.  J'ai personnellement senti que j'allais mourir là-bas, que j'allais mourir là-bas, tout ce que je fai sais c'était de prier. Il y avait un enfant qui était avec sa maman qui portait la valise, lui, il pleurait,  et bon j'ai aidé l'enfant, je l'ai attrapé par le bras et j'ai marché avec lui jusqu'à qu'il arrête de  pleurer, je lui disais que nous allions arriver bientôt.  

Après ca, j'ai vu une autre situation, il y avait une fille, qui devenait tout jaune à cause du froid, la  petite disait qu'elle ne pouvait pas respirer, je ne sais pas si elle était avec ses sœurs, des cou sines, je ne sais pas, elles étaient jumelles. Il se trouve qu'elles ont dû jeter la valise, pour pou 

voir aider la petite et la porter, elles se sont relayées pour porter leur sœur.  Il y avait comme une espèce de tranchées ou de trous très profonds pour arriver à l'autre côté,  nous devions laisser les valises et nous jeter, ensuite tirer les valises vers le haut, et nous, bouger  vers la même direction, plusieurs endroits étaient comme ça. Un camion des militaires est passé  et nous nous sommes cachés dans un de ces trous en attendant qu'ils passent et nous avons  continué à marcher, à marcher, à marcher. Après avoir traversé le désert, il y avait encore du  chemin à parcourir, un des militaires nous a appelé et je me suis dit: "Ca y est, ils vont nous dé porter", le militaire nous a dit: "Je vais vous faire signe et vous continuez à marcher pour que  mes camarades puissent voir que je suis en train de vous dire qu'il faut faire demi-tour, mais  vous n'allez pas le faire, parce que je sais que toutes les personnes immigrées ne sont pas  toutes mauvaises et je vous donne une chance... nous avons respiré et nous avons dit Merci  Dieu" nous avons traversé et nous sommes arrivés à un endroit qui s'appelle Pozo al Monte. Là bas, il y avait beaucoup de vénézuéliens, des haïtiens, beaucoup de nationalités qui dormaient  dans la rue.  

Après cet épisode, la maman d'une fille qui était aussi avec moi, ici à Santiago du Chili, a contac té un monsieur qui pouvait nous faire sortir de Pozo al Monte, nous étions 5 personnes et un  bébé. Il nous a dû laisser bien avant de l'endroit où on allait parce que la douane s'approchait,  ce que j'ai compris que le Monsieur était chilien qui transportait des personnes illégales et qu'il  pouvait lui infliger une amende. Il nous a laissé très loin, nous devions marcher le long de la  côte, de la plage, c'était comme 3 heures de marche en plein soleil. De l'autre côté, il y avait  deux voitures qui faisaient des trajets vers Tocopilla et bon nous sommes montés et ils nous ont  emmenés et à 7h30 heure chilienne, nous nous sommes dirigés vers Santiago où je suis mainte nant à Santiago du Chili.  

J'ai quitté le Puerto Das le 12 de janvier et je suis arrivée à Santiago le 28 de janvier, 16 jours de  voyage. Merci à Dieu j'ai pu arriver où je voulais être, j'ai pu passer voir mon Papa au Pérou.  Maintenant, ma situation est illégale parce que j'ai passé par des chemins non autorisés, bon, je  n'ai pas une situation migratoire bonne comme on dit, mais merci à Dieu je vais bien, je suis  avec mon compagnon et avec des amis. Merci à Dieu, tout vaudra le coup et vaut le coup. Ca  m'a brisé le coeur de quitter ma maman, voir mon papa pendant quelques heures mais merci à  Dieu, Dieu m'a sauvé, m'a protégé, m'a donné de la nourriture et un endroit où être, et bon, ce  voyage m'a beaucoup appris à dépendre beaucoup de Dieu et je lui fais beaucoup confiance."